Quelques semaines passent et je suis prêt. Du moins, c’est ce que je pense à quelques heures du départ. Car au moment de partir et d’aller prendre mon train à destination du sud de la France, je ne suis plus sur de rien. Pire, le doute m’assaille avant de laisser place à une forte émotion qui me submerge. Les larmes aux yeux, je n’y vois plus très clair et je pense un court instant que la meilleure solution est de renoncer puisque finalement à quoi bon allez perdre mon temps là-haut dans la montagne... Je n’ai pas besoin de ça. Mes pantoufles sont quand même plus confortables que mes godillots.
Ami lecteur, je sais, ça ne pleure pas un homme. C’est en acier inoxydable un bonhomme et la pleurniche c’est un truc de bonne femme…
Tu sais bien mon ami que nous avons tous en nous une partie masculine et une partie féminine. Alors, c’est ma partie féminine que je laisse pleurer à cet instant là…
Amie lectrice, je sais, c’est nul de penser que seule une femme a le droit de pleurer.
Tu sais bien mon amie que l’émotion a du mal à se marier avec l’intelligence. Tu sais aussi qu’un homme n’est pas si fort que cela et qu’il a tendance à fuir ces moments là. Il doit garder le contrôle et ne peut pas perdre la face. Il doit rester solide comme un roc et ne peut donc pas craquer. Sinon, ce n’est pas un homme…
Je sais que tu sais que ce n’est pas vrai. Mais lui il ne l’a pas appris et répond inconsciemment à une injonction de son enfance : « Soit fort mon fils ! Ça pleure pas un homme ! ».
Alors, j’y vais ou j’y vas pas ? Je saute sur l’occasion de me développer personnellement et en profite pour avancer spirituellement ? Ou bien je reste planté là, dans mon confort, mes croyances, mes doutes, mes craintes, mes peurs, mon ignorance ?
Je prends conscience de ma fragilité et suis en pleine bataille avec toutes les parties de mon être qui s’opposent les unes aux autres.
Sur mon épaule gauche une petite voix m’encourage alors que sur la droite une autre me décourage.
J’assiste impuissant à cette partie de ping pong qui me concerne mais dont je reste spectateur.
En fait, je réalise que j’ai la trouille ! L’angoisse de partir vers l’inconnu et la peur d’affronter le vide qui est devant moi.
Car j’ai à ce moment-là le très fort pressentiment que ma vie ne sera jamais plus comme avant.
Plus qu'une simple intuition, j'ai l'intime conviction que je vais perdre la vie sur le chemin et ne sais pas si et comment je vais renaître.
Comme c’est l’un des buts de mon voyage, la petite voix du cœur est la plus forte et l’emporte sur la raison. J’empoigne mon sac à dos, mon bourdon*, je claque la porte derrière moi et tourne le dos à mon passé.
Ça y est ! Je pars sans me retourner…
* bâton du pèlerin de Saint-Jacques.
A suivre : Le chemin de Saint-Jacques de Compostelle | Les rencontres.
Relire : Le chemin de Saint-Jacques de Compostelle | La préparation.
Auteur : Laurent Bertrel
A méditer :
« Il y a des larmes plus douloureuses que celles que l’on pleure : ce sont celles que l’on n’arrive pas à pleurer. » Bertrand Vergely
« Lève-toi et va vers toi-même. » Le Cantique des Cantiques
« Ce qui est mauvais, ce n’est pas d’être chenille, c’est de refuser la transformation pour laquelle la chenille devient papillon. » Claude Tresmontant




